En escalade, faire la croix sur une voie, c’est un peu concrétiser un rêve.
Pour ceux qui ne savent pas précisément de quoi je parle, faire une croix consiste littéralement à marquer d’un petit signe sur le topo la voie qu’on convoitait depuis si longtemps, et qu’on a enfin réalisée. Certains, que je ne nommerais pas pour ne pas faire de pub à François V., ont perfectionné ce système avec toute l’expertise et la méthode que l’on peut acquérir à l’Education Nationale: il ne s’agit pas de faire une croix, mais de passer un coup de Stabilo. La couleur du Stabilo va même donner le type de réalisation: une couleur pour une voie sortie en moulinette (beurk !), une autre pour une voie sortie après travail (bien !) et une dernière pour une voie sortie à vue (chapeau !). Au total, un carnet de croix représente une partie importante de la vie d’un grimpeur !
Sur un autre thème, la croix, c’est en latin « crux »* section la plus dure de la voie (voire unique pas dur). C’est la partie où souvent tout se joue, passer le crux revenant à en avoir fini avec les difficultés. On grimpe souvent avant le crux avec l’appréhension de ce qui nous y attend (et du coup on tombe avant, forcément…), pendant le crux on tombe bien sûr parce que c’est là que c’est dur, et après le crux on se sent enfin libéré (et on tombe après, forcément, par manque d’attention…).
Samedi dernier, Patrick G. nous en fit la démonstration en action: je l’ai un peu poussé à tenter sa chance dans un 6b histoire de lui montrer son vrai niveau.
Ni une, ni deux, voilà notre couettoux quinquagénaire qui s’élance, et qui clippe sans paniquer les premières dégaines. Arrive le crux annoncé plus haut: il s’agit de quitter une fissure acceuillante pour virer vers la droite au travers d’une section dalleuse, avant de réussir à placer sa main droite dans une bonne prise, mais cachée derrière un gros bloc, le tout les pieds en vrac sur des prises qu’on aurait aimées plus larges.
Arrivé dans cette position, Patrick fait ce que tout bon bourrin sait faire de mieux: il tire sur sa bonne prise main droite, dans le but avoué de s’élever vers la suite, forcément plus facile car après le crux. Et bizarrement, ce n’est pas exactement ce que notre Edlinger local espère qui se produit: au lieu de libérer son corps gracieux de la pesanteur, c’est la pesanteur qui s’applique brutalement au rocher du crux et qui l’entraine brutalement 15 mètres plus bas, précisément sur le sac d’Hélène. Petit détail qui a son importance: un crux à la Patrick, c’est gros comme une valise, et çà pèse nettement plus que le poids autorisé pour un bagage à main dans l’avion, même si ça sait voler tout seul !!!
Arrivé en bas, le bloc en question se explose totalement en petits cailloux…mais notre Patrick à nous, lui, ne se démonte pas. Après 2 minutes passées à recaker**, il reprend son ascension comme si cette péripétie faisait partie de son quotidien (j’en viens à me demander s’il a bien fixé la poutre de traction qu’il a reçu à son anniversaire). Deux dégaines plus loin, le voilà enfin sorti d’affaire: le crux est loin derrière (et beaucoup plus bas qu’avant son passage), il peut savourer le clippage facile de la dernière dégaine avant le relais.
Mais comme je l’ai expliqué plus haut, Dieu a créé le crux pour que l’on chute avant, pendant, et malheusement aussi après l’avoir passé. Et Patrick, débordant de confiance, deux mètres de mou dans la main, fait un petit changement de pied avant de passer la corde dans le mousqueton, au cas où un photographe immortalise sa prestation surhumaine. Tragique erreur, sa pose de pied trop décontractée lui fait perdre l’équilibre, et le voilà parti dans la même direction que le bloc qu’il a détaché un instant avant ! Lui a au moins l’avantage d’être au bout d’une corde, ça a évité de pourrir à nouveau le sac d’Hélène.
Mais Patrick, on t’a déjà expliqué qu’il faut faire gaffe au tricotage entre ses pieds et la corde ! Résultat: un salto arrière de toute beauté, la tête au ras de la paroi, une grosse frayeur pour Hélène et moi, et un Pascal qui assure un max et freine gentiment la chute 10 mètres après son envol… (ô vol, suspends ton temps…) vu la longueur de corde.
Doit-on valider cette ascension ? Les deux derniers mètres séparant le dernier point du relais, ne valent pas plus que du 4, et les deux galères de Patrick compensent à coup sûr le peu qu’il n’a pas fini. Pour nous c’est bon, on dira que tu as torché la voie à vue. Je me suis laissé dire que tu avais de toute façon déjà fait la croix sur ton topo, mais à ta façon…

Carnet de croix de Patrick.
Il va sans dire que la voie est plutôt déconseillée actuellement, le bloc ayant été arraché plus par la pluie et le gel que par la musculature puissante et luisante de Patrick. D’autres zones de la voie semblent instables, on verra comment y remédier.
*: cf définition exacte de crux: crux, crŭcis, f. qqf. m. : – 1 – gibet, potence, croix (instrument de supplice, ordinairement réservé aux esclaves, et impensable pour un citoyen romain). – 2 – la croix (des Chrétiens). – 3 – torture morale, supplice, peine, tourment, fléau. – 4 – gibier de potence, pendard. : de là à penser que le grimpeur est masochiste …
** Repoffer, pour ceux qui n’ont pas de vocabulaire

#1 par admin - Antonin à Jeudi 13 janvier 2011 - 16 h 57 min
Citation
D’où la sortie programmée le samedi 26 février : Nettoyage des voies de Saint-Sulpice